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Société

Immigration & santé mentale

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Mme D.  est âgée de 29 ans et domiciliée à Genève. Elle a quitté son Pays natal le Cameroun à l’âge de 21 ans pour l’Europe, espérant donner un avenir meilleur à sa fillette de 2 ans. Elle a  confié la garde de son fils ainé de 4 ans à une tante au Cameroun. Sur son parcours migratoire, à travers le Nigéria, le Niger, la Libye, elle a vécu le pire, jusqu’à être réduite à l’état d’esclave sexuelle en Libye et à perdre sa petite fille, morte des suites d’une courte maladie. Embarquée sur un canot gonflable, elle gagne finalement l’Italie pour rejoindre la Suisse, précisément Genève où vivait une autre tante à elle. Une fois à Genève, elle est forcée par cette dernière à la prostitution. Envahie par la peur et les cauchemars, et sous l’effet des drogues, elle décompense et est hospitalisée en urgence à l’hôpital psychiatrique pendant 6 mois avant de partir vers un centre d’hébergement où je consulte. Mme D. m’a été adressée pour un suivi psychiatrique. Suite à une longue prise en charge psychothérapeutique de 3 ans, Mme D. retrouve un certain équilibre psychique l’ayant permis d’achever il y a 1 mois une formation d’assistante sociale. Elle vient de se marier et est enceinte de son troisième enfant.

 

Ce type de parcours migratoire jalonné de violences est fréquent parmi les migrants qui consultent. Combien sont-ils ces migrants, qui comme Mme D., sont en grande souffrance psychique ?

 

Ceux qui quittent leur pays à cause d’une situation économique précaire ont un parcours différent de ceux qui quittent pour des motifs politiques (guerre civile ou autre). Toutefois, tous deux vivent leur lot de stress. Les migrants qui ont vécu la guerre civile dans leur pays ou qui ont été témoins d’évènements traumatisants ont dans leur bagage un surplus de stress comparé aux autres (Syndrome de Stress Post Traumatique). À tous ces stress, s’ajoute le stress de l’intégration: apprendre une nouvelle langue, trouver un logement, trouver un nouvel emploi (car souvent on n’exerce pas le même métier qu’on pratiquait dans son pays d’origine).

 

Dans un rapport conjoint publié par Médecins du Monde et le centre Primo Levi, les auteurs estiment que la santé mentale des exilés constitue un « véritable problème de santé publique ». En 2017, une étude publiée par le Comede, un centre qui vient en aide à des exilés, révélait que 62 % des personnes accueillies avaient été victimes de violences, 14 % de torture et 13 % des violences liées au genre et à l’orientation sexuelle. Parmi les personnes reçues en bilan de santé, 16,6 % affichaient des troubles psychiques graves. Pour Daniel Bréhier, Psychiatre à Médecins du Monde, ces troubles dérivent d’un parcours jalonné de violences. « La première des violences se situe dans le pays d’origine, d’où ils sont rejetés pour des raisons diverses: conflits interethniques, violences intrafamiliales, décès d’un parent, explique-t-il. Dans tous les cas, ils sont confrontés à l’impérieuse nécessité de partir et souvent ils partent sans savoir où ils vont aller. »

 

Les migrants qui n’ont pas connu de précarité ou de violence dans leur pays d’origine ou pendant leur parcours de migration (exemple de ceux venus pour les études), peuvent rencontrer d’autres types de problèmes psychologiques tels que la nostalgie, le deuil du pays natal, les troubles de sommeil et la dépression.

 

Selon l’OMS le concept de santé mentale désigne un état de bien-être physique, psychologique et social. La santé mentale est plus que l’absence de troubles mentaux. La santé mentale fait partie intégrante de la santé; en effet, il n’y a pas de santé sans santé mentale. Les éléments déterminant l’état de santé d’un individu peuvent être exogène (facteurs sociaux, économiques, culturels, politiques) et/ou endogènes (psychologique et biologique). Tous ces éléments sont mis en tension lors d’une immigration.

 

Qu’elles soient, économiques, sociales, religieuses, culturelles, sexuelles  ou académiques, les raisons d’une immigration sont multiples. Dans le cadre d’une étude de l’OMS, les auteurs ont constaté que la prévalence de troubles psychotiques, de troubles de l’humeur et de troubles dus à la consommation de substances psychoactives au sein des groupes de migrants varie, mais dans l’ensemble, elle ressemble à celle des populations hôtes. Cependant, les réfugiés et demandeurs d’asile présentent des taux plus élevés de troubles de stress post-traumatiques. Des conditions socioéconomiques difficiles sont associées à une augmentation des taux de dépression cinq ans après leur réinstallation.

 

Il est important de franchir la barrière de la peur de la psychiatrie et consulter. Cette peur est très souvent liée à l’ignorance, car dans les pays sous-développés, les psychiatres sont assimilés à des médecins en charge exclusivement des patients schizophrènes « fous ». Les politiques de santé mentale dans ces pays sont peu développées voire inexistantes. En Suisse, les psychiatres ont une solide formation en psychothérapie. Ils sont psychiatres et psychothérapeutes. En Suisse romande, des consultations spécialisées où des psychiatres et psychothérapeutes expérimentés viennent en aide aux migrants, sont nombreuses. Les médecins traitants (généralistes, pédiatres) sont informés de la démarche et des procédures à suivre.

 

En conclusion, les migrations auraient une influence réelle sur le déclenchement de certains troubles psychiatriques. C’est en tout cas mes observations et les conclusions d’une étude épidémiologique danoise récemment publiée dans JAMA Psychiatry. Ces troubles sont variés: Burn-out, dépression, troubles anxieux (stress post traumatiques), troubles bipolaires, troubles psychotiques (schizophrenie), troubles liés à l’abus des substances (drogues, alcool…)… Les causes sont multiples et personne n’est à l’abri. Plus on consulte tôt, mieux c’est.

 

Références :

 

1- OMS : Stefan Priebe, Domenico Giacco et Rawda El-Nagib Rapport de synthèse n° 47 du Réseau des bases factuelles en santé 2016, vi + 57 pages.

  1. Elizabeth Cantor-Graee et al., « Full spectrum of psychiatric disorders related to foreign migration : A danish population-based cohort study », JAMA Psychiatry, vol. LXX, n° 4, avril 2013.
  2. file:///Users/abbamoussa/Downloads/La-Croix-La-souffrance-psychique-des-migrants-enjeu-de-sante-publique-oublie.pdf
  3. https://alpabem.qc.ca/le-stress-de-limmigration/

 

Dr. Abba Moussa

Spécialiste en Psychiatrie et Psychothérapie de la Personne Âgée

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