Le 14 juillet 2026, un jeune homme suisso-mauricien est déclaré en état de mort encéphalique au CHUV (Centre Hospitalier Universitaire Vaudois, ndlr), à Lausanne. Ses organes, intacts, ont permis six greffes. Son histoire éclaire le fonctionnement d’un système suisse où l’accompagnement des familles, autant que la performance médicale, conditionne chaque don.
Le 12 août, Baptiste aurait eu dix-neuf ans. Ce soir-là, une éclipse solaire a traversé le ciel : la lumière du jour s’est retirée quelques minutes derrière la Lune, avant de revenir. Un mois plus tôt, le 14 juillet, ce gymnasien passionné de sciences et de médecine était admis aux soins intensifs du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), à Lausanne. Les examens ont conclu à un état de mort encéphalique : un arrêt irréversible et total des fonctions du cerveau, alors que le cœur, assisté par une ventilation mécanique, continuait de battre. Ses organes, eux, avaient survécu. Six greffes ont pu être réalisées.
Aux soins intensifs, un double travail
Ce que les proches de Baptiste retiennent d’abord de ces heures, ce n’est pas seulement la technicité du diagnostic, mais la manière dont il leur a été présenté. Dans un service de soins intensifs, l’annonce d’une mort encéphalique ne clôt rien : elle ouvre une période où l’équipe médicale doit à la fois surveiller les paramètres vitaux d’un corps dont le cerveau ne répond plus, et accompagner une famille qui n’a pas encore eu le temps de comprendre ce qui vient de se produire. Ce sont les mêmes soignants qui font les deux, souvent au chevet du même patient.
Puis intervient la coordination locale de don d’organes, une fonction propre à chaque hôpital suisse habilité au prélèvement, en lien avec Swisstransplant, la fondation nationale basée à Berne qui attribue les greffons. Son rôle est de vérifier qu’aucune volonté contraire n’a été exprimée par le défunt, d’informer la famille sans jamais la brusquer, d’organiser le bilan biologique et la recherche de compatibilité, puis de coordonner le transport des organes vers les équipes de transplantation, parfois situées dans un autre canton. Le directeur de Swisstransplant, Franz Immer, a plusieurs fois souligné que la Suisse compte, en matière de détection des donneurs en soins intensifs, parmi les pays les mieux organisés d’Europe. C’est cette double compétence, médicale et humaine, qu’ont pu constater les proches de Baptiste : les équipes de réanimation d’abord, la coordination des dons ensuite, sans rupture dans l’accompagnement.
Un pays qui manque de donneurs
Le geste rendu possible au chevet de Baptiste s’inscrit dans un contexte suisse marqué par une pénurie chronique. En 2025, 185 personnes décédées ont fait don de leurs organes dans le pays, un chiffre quasi stable par rapport aux 187 donneurs de 2024, mais inférieur à l’année record de 2023, qui en avait compté 200. Ces dons ont permis de transplanter 569 organes en 2025, contre 539 l’année précédente. Dans le même temps, 1 325 personnes attendaient encore un organe au 31 décembre 2025 — dont les deux tiers pour un rein — et 67 patients sont morts cette année-là faute d’avoir été greffés à temps, un chiffre en légère baisse par rapport aux 75 décès enregistrés en 2024.
Un donneur peut, selon son âge et son état de santé, permettre plusieurs greffes d’organes— reins, foie, poumons, cœur, pancréas — auxquelles peuvent s’ajouter des dons de tissus bénéficiant à d’autres patients. Un jeune donneur sans antécédent médical, comme Baptiste, se situe dans la fourchette haute de ce que la médecine de transplantation peut valoriser à partir d’un seul corps. En 2025, les organes les plus greffés en Suisse ont été les reins (295 greffes), suivis du foie (133), des poumons (67) et du cœur (53) ; la part d’organes provenus de l’étranger, via la plateforme d’échange européenne FOEDUS, a continué de progresser, la Suisse important et exportant des greffons avec vingt-cinq pays partenaires pour compenser l’insuffisance de ses propres dons.
Le silence est encore un refus
Cette pénurie, la Suisse tente de la résoudre par la loi. Le 15 mai 2022, le corps électoral a approuvé à 60,2 % l’introduction d’un consentement présumé au sens large : chaque personne de seize ans et plus serait considérée comme favorable au don, sauf opposition qu’elle aurait documentée de son vivant ; à défaut de volonté connue, les proches pourraient encore s’opposer au prélèvement s’ils estiment que la personne décédée l’aurait refusé. Le Conseil fédéral a toutefois repoussé l’entrée en vigueur de cette réforme, initialement prévue en 2026, au motif que le registre électronique des volontés, qui doit s’appuyer sur l’identité électronique fédérale, n’était pas prêt ; elle est désormais attendue pour le troisième trimestre 2027 au plus tôt. En attendant, c’est toujours le régime du consentement explicite qui prévaut : sans carte de donneur ni déclaration écrite, c’est aux proches qu’il revient de dire, dans l’urgence, ce que le défunt aurait souhaité. Franz Immer a estimé que ce report aurait des conséquences importantes sur le nombre de vies qui auraient pu être sauvées, rappelant qu’aux Pays-Bas, l’adoption d’un système comparable avait fait reculer le taux de refus de sept à dix points.
C’est précisément dans cet interstice — entre une loi votée et une réforme encore différée— que la qualité de l’accompagnement hospitalier prend tout son poids. Quand la volonté du défunt n’a pas été formalisée, ce sont la clarté des explications reçues aux soins intensifs et la délicatesse de la coordination des dons qui permettent à une famille de prendre, en quelques heures, une décision qu’elle ne referait jamais deux fois.
Ce qu’il reste
Rien de tout cela n’était présent à l’esprit de Baptiste lorsqu’il écrivait, quelques mois avant sa mort, Balade au crépuscule, un texte sur un phare promis à la démolition et sur la « poussière céleste » que révèle son absence. Il y évoquait aussi la possibilité d’être, lui, une étoile filante. Il serait injuste d’y lire un pressentiment : Baptiste avait dix-huit ans, voulait devenir médecin, rêvait de l’Asie, et vivait avec une hypersensibilité qui le rendait attentif aux plus fragiles. Rien ne le destinait à mourir.
Sa conviction sur le don d’organes ne devait rien au hasard. Baptiste avait passé une année à Berlin, où il avait visité Körperwelten, l’exposition d’anatomie humaine installée au pied de la Fernsehturm, sur l’Alexanderplatz. Il en était revenu marqué : voir ainsi, à ciel ouvert, ce que la médecine peut donner à comprendre du corps humain avait confirmé son désir de devenir médecin et de sauver des vies. De cette fascination découlait, chez lui, une évidence : il était naturellement favorable au don d’organes.
Il n’aura pas porté la blouse blanche à laquelle il aspirait. Mais au CHUV, les équipes de soins intensifs puis la coordination des dons d’organes ont mené, à son chevet, un travail de précision et d’humanité que la plupart des familles ne découvrent que le jour où elles y sont confrontées. Six greffes, six malades sortis de la liste d’attente : c’est, à l’échelle d’une seule famille, la traduction concrète d’un besoin qui, en Suisse, reste chaque année, plus grand que l’offre. Le don d’organes ne répare rien de ce qui a été perdu. Il prolonge, ailleurs, quelque chose de ce qui existait.
Sources : Swisstransplant, Rapports annuels 2024 et 2025 et chiffres clés du don d’organes ; Office fédéral de la santé publique (OFSP), fiches sur le consentement présumé et le registre des déclarations relatives au don d’organes ; déclarations de Franz Immer, directeur de Swisstransplant, à la RTS.
Reportage de Merlin Tchouanga